Emeutes de la faim : les biocarburants sont-ils coupables ?

Chronique économique de Philippe Jurgensen

Alors que le prix des matières premières, et notamment des produits alimentaires, génère une crise alimentaire dans le monde, certains accusent les cultures de biocarburants d’occuper trop de terrains, au détriment des cultures céréalières. Qu’en penser ? Voici le point de vue de Philippe Jurgensen, professeur d’économie à Sciences Po.

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Texte de la chronique de Philippe Jurgensen :

Les émeutes de la faim se sont multipliées depuis quelques mois : en Egypte, le peuple descend dans la rue pour demander du pain ; à Haïti, les manifestations ont tourné au pillage ; les troubles se répètent en Indonésie, au Sénégal, au Maroc, en Ethiopie, etc. Ces protestations sont dues à une hausse sans précédent des prix alimentaires, qui ont plus que doublé en un an pour les céréales (+ 130 % pour le blé), et parfois triplé si l’on prend un recul de deux à trois ans. Il est évident que ceci pèse lourdement sur le budget des familles les plus pauvres. On ressent cet effet déjà en France, où l’alimentation n’est plus la première dépense pour la plupart des ménages. Dans des pays où des millions de personnes survivent avec moins d’un dollar par jour, les conséquences sont dramatiques en terme de sous-alimentation et de risque de famine.
Pour certains commentateurs, le coupable est tout trouvé : le développement des cultures de biocarburants pour remplacer dans nos réservoirs le pétrole dont chacun regrette aussi la hausse vertigineuse, source d’inflation, serait la cause de tout le mal. « Soit on mange, soit on roule », résume l’économiste Bruno Parmentier, rejoint par le président de Nestlé lui-même, Peter Brabeck.
Il n’en est rien ; voici pourquoi :

1°) Les biocarburants ne sont pas produits à partir de céréales, sauf le cas particulier du maïs. Notamment, pas un kilo de riz – précisément les céréales dont la cherté provoque les manifestations – n’est distillé pour fabriquer des biocarburants. On sait que deux filières existent pour ces carburants végétaux : l’une consacrée à produire du biodiesel à partir d’huile de palme, de soja, de colza, de tournesol, de coton, c'est-à-dire pour l’essentiel de cultures non alimentaires ; l’autre, qui utilise de l’alcool (rebaptisé éthanol pour la circonstance), obtenu en distillant le sucre venant de la canne à sucre dans les pays tropicaux, la betterave dans les pays tempérés, ou l’amidon venant du maïs.
Le cas du maïs est bien le seul où une concurrence directe existe entre la distillation et l’usage alimentaire ; ce maïs est d’ailleurs essentiellement destiné à la nourriture des animaux, sauf le cas du Mexique et de quelques autres pays d’Amérique Latine, où il forme une base importante de l’alimentation. On peut donc faire un lien étroit entre les manifestations contre l’augmentation du prix de la tortilla, nourriture de base des populations pauvres (on scandait dans les rues de Mexico « sans maïs, pas de pays » !), et le fait qu’aux Etats-Unis notamment, 100 millions de tonnes de maïs-un septième de la production mondiale ont été utilisées pour produire des biocarburants. Mais mis à part ce cas particulier, aucune des céréales qui alimentent les grandes masses humaines d’Asie et d’Afrique n’a été « détournée » pour en faire des substituts du pétrole.

2°) Oui, répondra-t-on, mais les cultures industrielles destinées à produire des biocarburants font concurrence aux cultures alimentaires sur les terres cultivables et réduisent l’offre, ce qui fait monter les prix. L’argument serait acceptable si la substitution de cultures industrielles aux cultures alimentaires se produisait effectivement. Ce n’est pas le cas, dans la mesure où il subsiste, en Europe comme aux Etats-Unis, environ 10 % de terres cultivables non exploitées, qui peuvent être remises en culture pour produire des biocarburants sans diminuer en rien les cultures alimentaires. On oublie aujourd’hui que des deux côtés de l’Atlantique, on s’est, pendant des années, inquiété des surplus agricoles, des montagnes de lait, de blé, de beurre, qui s’accumulaient et dont on ne savait que faire - d’où la mise en place de politiques visant à réduire ces excédents, comme la limitation des quantités garanties, les quotas laitiers, la dénaturation des stocks invendus, et surtout le retrait de terres cultivables. Encore aujourd’hui comme des deux

Côtés de l’Atlantique, des agriculteurs reçoivent des subventions pour maintenir leurs terres en jachère (1,5 million d’hectares sont encore dans ce cas en France, 16 millions d’hectares aux Etats-Unis). Ces agriculteurs vont pouvoir maintenant se passer de ces aides et vivre mieux en répondant à la demande mondiale.
De même, comme le rappelle la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture) dans son rapport de juillet 2007, les paysans du Tiers-Monde vont pouvoir tirer un revenu plus élevé de leur travail ; chacun semble oublier que des prix alimentaires élevés, s’ils sont une charge parfois insupportable pour les masses urbaines démunies, sont aussi un revenu pour les producteurs ruraux. On constate d’ailleurs que le prix des terres agricoles, longtemps très déprécié, remonte lui aussi. Il a, par exemple, doublé en cinq ans dans la région de Sao Paulo au Brésil. Est-ce toujours un mal ?

3°) Troisième constat : sur le long terme, la production alimentaire mondiale continue à augmenter régulièrement, à un rythme légèrement supérieur à l’accroissement de la population du globe. Si on laisse la « révolution verte » se poursuivre, elle pourra, sans trop de mal, fournir la quantité de nourriture, double de celle d’aujourd’hui, que réclameront les neuf milliards d’humains prévus sur notre planète vers 2050. Il n’y a dès lors aucune raison fondamentale que les prix alimentaires augmentent à l’excès. Les très fortes hausses que l’on constate actuellement sont en fait dues à une conjonction de plusieurs facteurs :
- L’un d’eux est structurel : il s’agit de l’enrichissement rapide de pays émergents comme la Chine et l’Inde. Cet enrichissement entraîne une augmentation de la consommation alimentaire, et surtout, le déplacement de celle-ci vers la viande et d’autres produits animaux, qui nécessitent une quantité de céréales quatre ou cinq fois supérieure à la consommation directe de ces produits sous forme de pain ou de riz ;
- Les deux autres sont plus passagers : d’abord, des conditions climatiques temporairement difficiles, et notamment les sécheresses répétées en Australie, - en partie, sans doute, liées au réchauffement climatique mais qui ne se répèteront pas nécessairement ;
- Ensuite, le jeu de la spéculation : des capitaux en quête de placements, échaudés par la crise des marchés financiers issue des crédits « sub-primes » et par la baisse du dollar, se replient en masse sur les marchés des matières premières, énergétiques ou alimentaires. Or, ces marchés sont étroits (7 % seulement du riz produit dans le monde sont échangés). Ils sont aussi assez volatils ; c’est ainsi qu’on a pu voir les prix du blé, par exemple, varier dans des proportions de un à quatre, entre fin 2004 et début 2008, sur le fameux « Chicago Mercantile Exchange », où sont cotées les livraisons au comptant et à terme de matières premières et de produits alimentaires. Comme on le sait, sur de tels marchés, les effets d’emballement sont fréquents : la hausse appelle la hausse, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’on est allé trop loin et que les cours s’effondrent.

Plus largement, il est fâcheux de voir que tant de bons esprits semblent avoir attendu la crise actuelle pour découvrir un problème dont la persistance doit nous faire honte à tous en ce début du 21ème siècle : celui de la faim dans le monde.
Bien avant la hausse des prix alimentaires de ces derniers temps, et même à des époques où ils étaient particulièrement bas, notre monde n’a jamais réussi à réduire le nombre des affamés à moins de 800 millions, c'est-à-dire un humain sur huit. Ce scandale n’a évidemment rien à voir avec les biocarburants, dont la production a démarré il y a quelques années à peine. Il a tout à voir, en revanche, avec les problèmes du sous-développement, dont la solution nécessite une politique d’ensemble. Il faut savoir, en particulier, que dans beaucoup de pays pauvres, les quantités d’aliments globalement disponibles sont suffisantes, mais que des poches de famine subsistent dans certaines provinces, alors que des surplus existent dans d’autres : c’est qu’il n’existe tout simplement pas de réseau de ferré ou routier suffisant pour acheminer cette nourriture, ni d’organisation permettant de la distribuer aux populations de façon équitable. Près du tiers de la récolte indienne, par exemple, est perdue faute d’infrastructures adéquates. La carte de la faim dans le monde est beaucoup plus celle de pays marqués par l’insécurité, la guerre civile, la désorganisation de la production, du stockage et des transports, que celle de prix trop élevés.

Un autre aspect de ce problème est le fait que les politiques ultra-libérales poursuivies au cours des deux dernières décennies du 20ème siècle, notamment par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, ont conduit à démanteler les filières vivrières existant dans certains pays, notamment en Afrique, au nom de la non-intervention de l’Etat et du bénéfice apporté à tous par les échanges internationaux. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui que l’application systématique des règles dites du « consensus de Washington », sans tenir compte des réalités de chaque pays, était une erreur ; car il peut être justifié, dans des régions aux structures agricoles fragiles, d’aider les agriculteurs locaux à développer leur production sur le long terme en stabilisant leurs revenus par des interventions publiques visant à lisser les prix et en protégeant leur production contre des importations à trop bas prix.
Je n’ai entendu aucun commentateur, à ce jour, mentionner un fait pourtant frappant : les populations sénégalaises ou ivoiriennes qui ont du mal à se nourrir souffrent de la forte hausse du prix du riz. Or, le riz est très peu produit en Afrique ; plus facile d’usage, mais essentiellement importé, il a peu à peu éliminé de la consommation les produits locaux comme le mil, le sorgho, le manioc, la patate douce, etc. Il aurait été plus sage de développer la consommation de ces produits locaux pour moins dépendre

d’importations dont les prix flambent aujourd’hui. Le plus grave, et c’est l’un des facteurs déclenchants de la crise actuelle, est qu’un certain nombre de pays exportateurs de riz comme l’Inde, la Thaïlande ou l’Indonésie ont purement et simplement bloqué leurs exportations, par crainte de manquer sur leur propre marché ; des actions de ce genre ne peuvent évidemment que faire ressentir cruellement leur dépendance aux pays importateurs, et faire grimper encore davantage les prix sur les marchés.

Au total, au lieu d’accuser les biocarburants qui n’ont qu’un rôle marginal dans cette crise, il est urgent d’agir simultanément sur deux plans :
- bien sûr, apporter des solutions immédiates aux populations menacées de famine en répondant par exemple aux appels du Programme alimentaire mondial, qui demande 500 millions de dollars pour faire face à la hausse des prix alimentaires (rappelons au passage que ces 500 millions de dollars sont dépensés en quelques heures de guerre en Irak) ;
- mais aussi, relancer la production agricole, dans les pays du Sud comme du Nord, en sachant que les agriculteurs ont besoin de prix stables et de réseaux de distribution, et non d’un recours exclusif à des marchés internationaux dont les désordres sont aujourd’hui patents.

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