Vivre autrement

la chronique de Geneviève Guicheney
Avec Geneviève GUICHENEY
journaliste, Correspondant

Geneviève Guicheney, chargée du Développement durable à France-Télévisions, est l’éditorialiste de la revue Positions et Médias. Elle reprend ici son éditorial intitulé "Vivre autrement".

Émission proposée par : Geneviève GUICHENEY
Référence : chr202
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_ « La France est malade ». Ceux qui, chaque jour, posent ce diagnostic, y ajoutent une analyse, et parfois des remèdes. Il en est d'étonnants pour dire : « C'est simple, il n'y a qu'à... ». Jour après jour chacun s'interroge, essaie de comprendre. Et n'y parvient pas, tant c'est illisible. Tout est illisible et chaotique. En effet, ça ne va pas. Toute une génération dans la rue, en désordre. Qu'est-ce qui l'a mise dans cet état de fureur ? Que dit-elle ?

On entend et lit, dans les manifestations, sur les banderoles, au cours de leurs interventions dans les médias, explications et revendications des jeunes gens et jeunes filles. Par là ils nous disent leur ressenti, leur vécu, leurs attentes. Ils ne veulent pas changer la société, ils veulent y entrer. Ils demandent du travail. En cela, ce n'est pas mai 68, évoqué régulièrement. Pas du tout. Rien n'est semblable. Sauf une chose peut-être. Comme celles d'aujourd'hui les jeunes générations d'alors n'ont connu que la paix.

A chaque génération par le passé a même fait remarquer un sociologue, des pères décidaient de la guerre, mais c'était les fils qui allaient au combat. Aujourd'hui ils ne leur trouvent pas d'emploi. Les parents des soixante-huitards eux avaient connu la guerre, pendant leur jeunesse à eux. Cela a considérablement modifié les mœurs. Les lendemains incertains ont bousculé bien des interdits. La menace permanente où ils se trouvaient ont mis leurs propres parents, eux-mêmes encore marqués, profondément, par la précédente guerre, celle de 14-18, bien en peine de leur interdire de transgresser les règles d'éducation que l'urgence de vivre rendaient déplacées, impossibles à imposer. Profiter de la vie avant qu'un bombardement ne vous l'ôte. Devenus parents à leur tour, ils ont eu par la suite une sorte d'obsession du bonheur, réparant à la fois leur propre jeunesse et celles de leurs parents. Ils ont inauguré une longue période de paix. Il y eut encore la guerre, on y était mêlé, ô combien, mais ailleurs. Ce qui ne veut pas dire que l'on n'en a point été marqué. Sans oublier que l'on n'a toujours pas soldé les comptes de la seconde guerre mondiale. Chaque génération a souhaité tourner la page. À force de les tourner trop vite, on finit par empiler des couches formant un terreau en partie empoisonné. Mais on peut se leurrer, les trente glorieuses, la reconstruction, la marche vers la mondialisation, tout a concouru à ce que l'on ne s'attarde pas aux interrogations douloureuses.

Est-ce cela qui ressort ? Est-ce autre chose de nouveau ? Que se passe-t-il ? Les constats aident-ils à comprendre ? Quels constats ?

Le plus martelé est que la mondialisation est un fait auquel il n'est pas pensable d'échapper. On peut bien voter non à un référendum sur la constitution européenne, on n'en est pas moins européen. On peut protester, à juste titre, contre les effets dévastateurs des délocalisations, on sent bien que l'on ne peut les empêcher, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas s'organiser, trouver les voies et moyens des reconversions qu'elles entraînent.

Un autre constat est que manquerait la croissance. Nous ne savons pas bien ce que cela veut dire. La planète suffoque et l'on nous parle encore de croissance. Quelle croissance ? Le signal envoyé est des plus perturbant. D'un côté on explique à longueur de colonnes et d'antennes que le ciel va nous tomber sur la tête, que l'homme est en train de détruire la planète, qu'il faut et c'est vrai, réviser nos modes de vie, de l'autre on réclame la croissance, seule capable de fournir les réponses aux demandes exprimées par la jeunesse d'aujourd'hui, frappée non pas par le chômage - on devient chômeur lorsque l'on perd son emploi - mais par l'impossibilité à entrer dans le monde du travail. Ils voient bien que les adultes ne sont pas d'accord entre eux sur les changements à venir. Ils sentent les contradictions auxquelles nous n'allons pas échapper pendant longtemps si l'on ne veut pas tout casser en cherchant à réparer ce qui doit l'être. Ça craque de partout, tout le monde le dit jour après jour. En exagérant parfois par l'accent mis sur de faux dangers comme si les vrais ne suffisaient pas. Peut-être les enfants sont-ils sensibles à cela, au mensonge des adultes. Et on ne se construit pas sur un mensonge.

Comment nos enfants peuvent-ils contribuer à vivre autrement quand ils restent au bord de la société ? On leur a dit de faire des études, on leur a promis le baccalauréat pour tous, sésame pour un avenir assuré. C'est faux évidemment. Que l'éducation, l'instruction soient la clé de la civilisation, assurément oui. Que l'obtention d'un diplôme en garantisse le contenu, assurément non. On peut tout faire dire à un diplôme délivré à marche forcée, soumis à la seule loi du nombre. En tout cas, pour ceux qui y ont cru, qui ont suivi de longues études, la désillusion, est totale. Ils se retrouvent dans la même situation que ceux qui n'ont rien en poche et trop souvent encore moins que rien. Sinon qu'ils ont acquis suffisamment de connaissances pour être capables de dire leur désillusion, de mettre des mots sur leur désarroi.

Ils disent qu'ils ne veulent plus des stages à répétition, des contrats précaires, des recherches d'emploi stériles et éprouvantes. Combien de courriers sans réponse ? Mesure-t-on bien ce que peut ressentir un jeune homme ou une jeune fille, bardé(e) de diplômes, alignant une liste impressionnante de stages, qui envoie jusqu'à trois cents lettres, et ne reçoit aucune réponse ? Comme s'il et elle n'existaient pas. A l'autre bout, des adultes, eux-mêmes parents souvent, qui semblent ne même pas avoir vu, lu, entendu. C'est vertigineux.

Quelque chose est en train de se jouer entre parents et enfants. On a vu des parents accompagner, protéger les manifestations. Les enquêtes d'opinion révèlent un accord massif des parents avec la colère des enfants, impuissants cependant à y remédier, à répondre à leurs revendications.

Pour eux aussi le chaos est indéchiffrable. Que disent-ils donc qu'ils ne savent pas qu'ils disent et que nous devons réussir à entendre ? Ils sont dans tous leurs états. Qu'est-ce que cela nous dit de notre état ?

Avant de trouver les réponses, il faut sans doute parvenir à poser les bonnes questions, à éclaircir l'indicible de cette colère forte, violente. La flambée de novembre dans les banlieues a paru sans lendemain. Comment a-t-on pu croire une seconde que le malaise avait disparu avec la dernière voiture brûlée ? S'il ne faut cependant pas confondre les actes violents commis par ceux que l'on appelle « les casseurs » et la violence tout aussi réelle de la colère de ceux qui ne cassent rien, on doit chercher ce qu'elles ont en commun. La différence est dans le degré de désespoir et la capacité où sont les manifestants “pacifiques” d'élaborer, de formuler les raisons qui les poussent à fermer écoles et universités et à descendre quotidiennement dans la rue. Reste l'attente où ils sont tous par rapport aux adultes qui façonnent le monde, qui sont aux commandes de la société. Nous sommes supposés savoir ce que nous ne faisons pas pour eux puisqu'ils sont barrés. On n'a jamais vu cela n'est-ce pas, des enfants qui font moins bien que leurs parents. Ne voilà-t-il pas de surcroît qu'ils se font traiter d'individualistes. On peut faire ce reproche aux parents issus de la période hédoniste de la culture des loisirs mais pas à eux assurément qui ont un sens bien plus grand de la solidarité que l'on ne croit. Ils ont un sens aigu du groupe, de la bande, du rester-en-contact permanent, pendus au téléphone pour parler, échanger des messages à peine se sont-ils quittés à la fin des cours. Tous vêtus de la même façon, ici, ailleurs.

Paradoxe. Les parents, terme générique pour désigner les générations qui précèdent, encore une fois les premières n'ayant connu que la paix, se sont battus pour obtenir la cinquième semaine de congés payés, les 35 heures hebdomadaires, profitent apparemment sans s'en étonner de voyages lointains à des tarifs aberrants, et quoi encore. La classe moyenne, ce faisant, s'est offert les privilèges réservés autrefois à la bourgeoisie. La vie facile en quelque sorte. Pas si facile. Dans la réalité c'est un peu plus compliqué car ces modes de vie à salaire constant obligent à des arbitrages. Les marques en font les frais qui multiplient les promotions, les ventes à prix cassé. On continue de consommer mais différemment. Là aussi quelque chose s'est enrayé.

Un autre facteur est entré dans la relation entre générations. La pyramide des âges qui voit les baby-boomers de l'après-guerre envisager leur retraite avec angoisse. C'est tout juste si l'on ne reproche pas à ceux-là mêmes qui n'arrivent pas à trouver de travail, de ne pas être assez en mesure de leur assurer la retraite à laquelle ils aspirent légitimement. C'est bien vrai que l'arithmétique est têtue, mais ce n'est tout de même pas de leur faute s'ils sont moins nombreux. C'est tout le système qu'il faut revoir. Voilà de quoi recréer une solidarité entre générations.

Et si les enfants, confusément, à travers les slogans nés de leur vécu immédiat, la difficulté à trouver du travail, disaient à quel point le système est porteur de dangers pour tous, parents et enfants confondus dans la précarité, de l'avenir des premiers et du présent des seconds ?

Si les parents ont mangé leur pain blanc, ils ne peuvent pas inviter leurs enfants à un festin de pain noir. Lorsqu'on a vingt ans on doit avoir de l'espoir, on doit avoir un appétit immense, envie de dévorer le monde. Sauf qu'il est indigeste. Les conflits entre générations sont faits de l'affrontement entre les illusions de la jeunesse et le réalisme acquis avec l'expérience de la vie, l'envie de renouveau et la peur du changement et du renoncement. Voici une génération qui semble ne pas avoir d'illusions, qui a l'air d'être bien plus ancrée dans la réalité que les adultes qui font semblant de maîtriser le monde. Car ils ne le maîtrisent pas du tout. La jeunesse d'aujourd'hui est sans doute la plus informée que nous ayons connu. Ils sont très au fait de ce qui se passe dans le monde. Ils y sont reliés par toutes sortes de moyens. On ne peut pas seriner l'incantation mondialiste à longueur de temps et les croire repliés sur eux-mêmes, sourds, aveugles, indifférents. Il suffit de voir dans les courriers de demandes de stage ou d'emploi qu'ils envoient, le nombre de jeunes gens et jeunes filles qui ont, dans le cadre de leurs études, accompli des missions humanitaires. Ils savent bien que le monde ne tourne pas rond. Ils savent ce qu'est la souffrance. Ils souffrent. Ils voient bien que la mondialisation signifie pour l'heure un déséquilibre croissant entre riches et pauvres. C'est aux pauvres qu'ils s'identifient, mesurant à travers leurs propres difficultés d'enfants de pays riches, la somme d'injustices, d'inéquités que coûte la prospérité relative d'une partie du monde. Est-on prospère là où la jeunesse ne trouve pas sa place ? L'économisme qui obsède les dirigeants politiques de tous bords est-il la bonne approche pour faire vivre humainement nos sociétés ?

Ce sont ces questions-là qu'ils posent, qu'ils nous posent. Les enfants ouvrent les yeux des parents en leur donnant à constater qu'ils ne trouvent pas leur place dans le monde que, nollens volens, nous avons construit. Ils ne le contestent pas en tant que tel. Ils font remarquer qu'aveuglés par l'obsession du progrès économique, anesthésiés par la peur du chômage, nous avons simplement oublié de prévoir le partage entre générations, entre riches et pauvres, entre nord et sud, entre banlieues et centres des villes.

Ce sont eux, les enfants, qui redonnent vigueur au combat syndical. Que n'a-t-on fait remarquer, souvent pour le regretter, l'affaiblissement des syndicats dans notre pays ? Il est intéressant de voir que, négligés, ils font cause commune et retrouvent une bonne raison de (se) manifester à nouveau. Reste à ce qu'ils ne se trompent pas et sachent entendre ce qui est en cause et en jeu. Nous ne prétendons pas avoir compris et être capable de dire ce que l'on peut ou doit faire. Nous essayons de dire ce que nous percevons de la crise, car c'est bien une crise et ce serait folie de ne pas la considérer comme telle. Nous pouvons être reconnaissants aux enfants de tirer le signal d'alarme, comme les «“jeunes de banlieue” le font dans les trains par ce que l'on croit être uniquement de la malveillance. Ce n'est pas rien de tirer un signal d'alarme. Nous ne faisons pas assez attention à tous les signaux qu'ils nous envoient depuis un moment. Nous nous satisfaisons trop souvent de remettre le couvercle sur la marmite. Peine perdue, au premier geste inadéquat, on fédère ce qui ne semblait pas l'être et le feu repart là où on ne l'attendait pas.

L'incompréhension entre générations est vieille comme le monde. D'accord. Mais le monde change. Les raisons de l'incompréhension aussi. La complexité, qui n'a pas bonne presse, vient aussi de ce que l'on semble avoir oublié que l'être humain, lui, ne change pas. Chaque nouvelle vie est un combat. Tout est à commencer. Le petit qui sort du ventre de sa mère ne sait rien d'abord du monde dans lequel il est tombé. Il faut le lui apprendre, l'aider à trouver sa place. Et le petit fait confiance aux adultes qui l'entourent. Il s'agit de ne pas trahir cette confiance, ni d'en mésuser. « L'être humain est totalement adaptable si lui parlent vrai et l'écoutent les personnes qu'il connaît et qui l'aiment pour lui-même, c'est ça qui est merveilleux et qui fait que j'ai grand espoir. L'essentiel est de réduire l'incommunicabilité des adultes avec les enfants, c'est-à-dire de parler vrai avec eux, non pas de leur laisser tout faire mais tout dire. Non pas satisfaire leurs désirs mais ne pas les blâmer d'en avoir, car c'est vivre en humain. »

Françoise Dolto nous donne ici de solides bases pour renouer le fil d'un dialogue interrompu qui nous voit débordés par l'explosion de colère de nos enfants. Écoutons la encore conclure la conférence La ville et l'enfant (1) par cette phrase : « Nous sommes tous concernés. Les enfants et les jeunes peuvent nous aider si nous leur en donnons la possibilité. Le développement urbain l'exige. »

Nos enfants nous disent ce que beaucoup d'entre nous ressentent confusément, d'autres lucidement tout en mesurant le prix à payer, la somme de contradictions à surmonter. Écoutons-les car dit encore Françoise Dolto : « Après tout les enfants, c'est la pépinière de l'avenir ». Le moment est venu de commencer à vivre autrement, avec eux.

Extrait de la revue Positions et Médias n° 33. Pour recevoir des informations concernant ce trimestriel et/ou vous abonner, vous pouvez contacter les éditions cap : cap.editions@wanadoo.fr

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