« Le jour de l’Evangile » à Papeete, Moorea et autres îles pacifiques.

Un billet d’Asie, par Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques
Avec Françoise THIBAUT
Correspondant

Dans ce nouveau billet d’Asie, Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut, et par ailleurs grande voyageuse, vous emmène dans l’archipel de Tahiti, aux plages paradisiaques mais à l’histoire tourmentée. Découvrez en sa compagnie les premiers colons et évangélisateurs de ces îles du bout du monde, objet de convoitise de bien des puissances européennes.

Émission proposée par : Françoise THIBAUT
Référence : chr856
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Si l’on peut se demander – avec une certaine raison, connaissant son histoire – pourquoi l’Australie n’est pas devenue française, on peut aussi s’étonner que Tahiti et ses îles associées (Iles de la Société) ne soient pas britanniques.
En effet, les débuts de la présence européenne furent presque uniquement anglais, si l’on excepte la brève escale de Bougainville accompagné de l’enthousiaste Commerson, créateur de la dénomination « nouvelle Cythère » et de l’idyllique première description de l’archipel en langue française[].


En effet, Tahiti fut découverte par le capitaine Wallis de la Royal Navy sur le Dolphin en 1767; il y trouva un peuple joyeux, très organisé, gouverné par la dynastie Pomaré. Il baptisa immédiatement l’île « King George III » en hommage à son souverain régnant. Il alla aussi à Moorea, bientôt suivi de Cook, puis de Bligh sur la Bounty en 1788 ; tous trois pénétrèrent sur les rivages de l’île par la « pointe Vénus » sur laquelle Stevenson, grand concepteur de lanternes marines devant l’Éternel et père de l’écrivain, dessina l’unique phare de l’île, lequel ne fut édifié qu’en 1866.

Tahiti, marché de Papeete
© Françoise Thibaut



Aucune allusion dans les récits ou livres de bord britanniques à l’escale Bougainville de 1768 ni aux observations et herborisations de Commerson !


La London Missionary Society ne tarda pas à s’intéresser à ces peuples « dépravés » et envoya bientôt un premier missionnaire, le révérend William Ebenezer Henry qui débarqua du Duff avec l’Évangile de la « vraie foi » le 5 mars 1797, accompagné de son épouse Sarah, tous deux irlandais, à la Pointe Vénus. En tout la mission comportait 18 personnes : 4 missionnaires, les autres étant des charpentiers, ferronniers, artisans et cuisiniers.


Les occupants européens connurent de sérieux conflits avec le roi Pomaré II. William Bligh revint en 1792 sur le Providence afin d’accomplir la mission qui lui avait été confiée avec la Bounty : transporter des plants d’arbres à pain de Tahiti aux Antilles afin de nourrir à bas prix les esclaves des plantations. Il le fera scrupuleusement ; lors de la navigation vers l’Amérique, il va jusqu’à l’île de Mangareva et passe de nuit (très) au large de Pitcairn… sans savoir… A ce moment tous les mutins de la Bounty sont encore en vie.


Une première école anglaise est créée à Papetoai en 1808 mais la même année la Mission décide de se réfugier dans l’île d’Huhanine ; le couple Henry et leurs 4 enfants vont à Sydney, alors en plein essor, puis revient à Moorea, à 15 milles en face de Tahiti, en 1811. Sarah meurt en 1812 et le révérend Henry, de retour à Sydney épouse Ann Shepard âgée de 15 ans, puis revient dans l’île. Le premier de leurs 11 bambins est une fille, Ann, premier enfant occidental à naître à Moorea.
Assez vite, près de 700 enfants seront scolarisés ; on éduque, on alphabétise, on habille de blanc les jeunes filles, on met des pantalons aux hommes, on parle du démon, et l’on détruit tous les signes des cultes païens.

Tahiti, île de Moorea
© Françoise Thibaut


La Mission de Moorea édite en 1817 le premier livre de Gospels en Tahitien et le roi Pomaré II finit par être baptisé en grande pompe le 19 Mai 1819. Par ailleurs le Révérend William Pascoe Crook, sa femme et leurs 9 enfants, créent le premier établissement permanent sur l’île de Tahiti dans un village pourvu de rivières qu’il nomme Wilkes Harbour en l’honneur du directeur de la London Missionnary Society ; le révérend Osmond, parent d’Henry, qui aura lui aussi une nombreuse descendance, parcourt l'archipel et l'évangélise.


Toutefois, l’arrivée le 29 novembre 1836 de 2 missionnaires catholiques français déclenche une quasi-guerre de religion à Tahiti : en effet, le pasteur protestant Pritchard, qui fait aussi office de consul, les fait arrêter, puis expulser en décembre 1837. Le gouvernement français envoie alors un bâtiment de guerre commandé par Dupetit-Thouars, lequel fait signer à la reine Pomaré IV une convention accordant séjour libre, protection commerciale et professionnelle aux Français (4 septembre 1838).

Le révérend Pritchard, furieux, fait alors le voyage de Londres pour tenter d’obtenir le Protectorat britannique mais il échoue. Finalement, plutôt à contrecœur, la reine choisit le Protectorat français par une Convention signée le 25 Mars 1843, à l’exemple des Marquises qui ont pris cette option en 1842 afin d’échapper aux tracasseries nord américaines ; les Gambier suivront en 1844.


De nombreux incidents suivent ; Pomaré IV fuit à Raiatea ; Victoria se plaint à Louis Philippe, demande un désaveu et une indemnité pour Pritchard ; Louis Philippe plie ; s’en suit une période troublée de rébellions maîtrisée par le capitaine Bonard. Après 1850 on assiste à une pacification progressive menée par le Second Empire, où coexistent protestantisme et catholicisme. Napoléon III annexe les Touamotou. Les Britanniques sont, à ce moment, très occupés par le développement florissant de Sydney et surtout par l’Inde.
Ils délaissent ces poussières d’îles qu’ils jugent finalement peu rentables et trop compliquées à gérer.

La France envoie alors militaires et missionnaires. On passe de l’anglais au français. La reine Pomaré IV s’est installée à Arué, dans la proximité de Wilkes Harbour proclamé capitale, et qui ne prendra le nom de Papeete (bol d’eau en tahitien) que le 20 Mai 1890 sous la Troisième République, laquelle sera la véritable colonisatrice, envoyant troupes, administrateurs civils, instituteurs et drapeau tricolore. C’est à ce moment aussi – paradoxalement – que les missions catholiques françaises se développeront le plus, beaucoup de religieux préférant ne pas s’exposer au laïcisme militant de la République en métropole.
Croyant bien faire et servir Dieu ils détruiront systématiquement une grande partie de la culture ancestrale polynésienne. Le contentieux reste lourd. La reine Pomaré meurt en 1877 et Pomaré V, de santé précaire, abdique en 1880 cédant la place pour une annexion définitive par la France le 30 décembre 1880.

Tahiti, plage de la Pointe de Vénus
© Françoise Thibaut




Le 5 Mars 1797 « Arrivée de l'Évangile » est un jour férié, célébré avec foi et enthousiasme à Tahiti, Moorea et d’autres îles, toutes obédiences chrétiennes confondues : on y célèbre Dieu en chantant les Gospels issus du premier livre, dans des processions fleuries, débordantes de musique. Le révérend W. Ebenezer Henry est mort à Sydney en 1859 âgé de 89 ans. Il aura baptisé plus de 600 adultes et 379 enfants à Moorea ; ses nombreux descendants (plus de 200 aujourd’hui) sont partout dans le Pacifique : aux îles Cook, en Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie, aux Fidji, Samoa, à Hawaï et en Australie . Ils ont écrit un livre The Spreading Tree, rendant hommage à Sarah et à son fils aîné le capitaine de la Navy Samuel Pender Henry qui découvrit l’île de Rimatara.


L’« Ebenezer Church » de Moorea, une étrange construction octogonale peinte en jaune et blanc, fut la première église construite « en dur » à Moorea entre 1822 et 1827 ; et – fait piquant – le seuil de son jardinet est orné d’une énorme et magnifique pierre levée des cultes traditionnels polynésiens.

Le complexe mélange des intérêts économiques, diplomatiques, maritimes et religieux a fait que les îles de la Société sont devenues françaises, lors des nombreux changements de mains de ces poussières disséminées dans le bleu et bel Océan Pacifique.


On pourra lire avec intérêt les Tahitiens de Patrick O’Reilly.

- D'autres informations, notamment sur la date de déclaration de Papeete comme "capitale" et sur l'étymologie de ce nom, sur le site officiel de cette ville :
www.ville-papeete.pf/

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