Littérature et festival

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Avec Jean Pruvost
journaliste

Pourquoi écrire Littérature avec deux T ? Pourquoi ce mot a-t-il parfois une tournure péjorative ? C’est la faute à Verlaine, comme l’explique notre lexicologue Jean Pruvost, qui nous livre aussi l’étymologie du mot"festival" : une vraie fête en effet et pas seulement sur la Croisette !

Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots512
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Littérature avec deux t

«Littéraire, Littérature : mots injurieux» déclare sans ambages Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005). Et de le justifier à travers quelques expressions péjoratives que l’on s’est effectivement tous surpris à dire lorsqu’un discours ne nous a pas paru crédible : «c’est du roman ! …de la littérature», bref, c’est «tout un poème !» Comme le signale le Trésor de la langue française, ce serait Verlaine le coupable : c’est en effet à lui qu’on devrait l’un des premiers usages péjoratifs du mot, lorsque dans son Art poétique, après avoir énoncé forcément ce qu’il croit essentiel, il ajoute que «tout le reste est littérature !»

Au début est la lettre, littera en latin, puis l’écriture, litteratura. La littérature désigne donc au Moyen Âge «ce qui est écrit» pour s’assimiler dès le XVIe siècle à l’érudition, en somme le fait d’avoir des lettres. Ce sens persistera jusqu’au XVIIIe siècle, mais s’y ajouteront les «belles» lettres, comme en témoigne Richelet dans notre premier dictionnaire de langue française (1680). «Literature : La science des belles lettres. Honnêtes connoissances, doctrine, érudition. Monsieur Arnaud le Docteur est un homme d’une grande literature. Avec un seul t.»

Malgré Verlaine et avec deux t, à travers notamment le salon annuel du livre, la littérature reste indéniablement un art très valorisant. Même si pour beaucoup d’écrivains, la fortune n’est pas au rendez-vous. Le «métier des lettres est tout de même le seul où l’on puisse sans ridicule ne pas gagner d’argent» se plaisait à répéter Jules Renard.

Le festival, à pied…

Ce sont les Normands qui ont exporté en Angleterre notre vieux mot festival, issu du latin festivus, «où il y a une fête». Et c’est vers 1830 que festival est repris aux Anglais, «comme comfortable et tant d’autres mots originaires de notre ancienne langue», se réjouit de signaler P. Larousse dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle. Le festival, d’abord « grande fête musicale allemande », devenait ainsi toute fête musicale importante. Liés aux innombrables chorales, les festivals représentent en effet une tradition offrant alors « pour la jeunesse allemande », précise Larousse, « une occasion de témoigner de son enthousiasme des beautés de l’art et des beautés de la nature, car les voyages se font la plupart du temps à pied ». Comme sur la Croisette !

En fait, les festivals deviennent vite objets de fierté nationale et P. Larousse d’étriper sans vergogne nos amis anglo-saxons en déclarant que «les Anglais et les Américains, dont les aptitudes musicales sont à peu près nulles…,» n’ont pas voulu rester au«-dessous de l’Allemagne et de la France», organisant donc des «concerts monstres dans lesquels le but est atteint si l’on est parvenu à réunir, dans une salle immense, de véritables armées de chanteurs». Ainsi se comprend mieux la définition donnée du festival dans le Dictionnaire humoristique des Lettres et des Arts (1947) : «Exécutions en masses !»

Belle réussite française que ce festival né en 1946, celui de Cannes, rendez-vous mondial sur la Croisette «des vedettes qui se soucient du Canne-dira-t-on», selon la formule de J.-P. Grousset ! Et les cruciverbistes, spécialistes du festival lexical, d’en offrir naturellement la définition la plus fine: «Base de lancement» ou «Pluies d’étoiles».

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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