Comment fabrique-t-on une crise sanitaire... virtuelle ?

Avec André Aurengo, membre de l’Académie nationale de médecine

"Comment fabrique-t-on une crise sanitaire virtuelle ?" Derrière cette provocation se cache l’inquiétude du professeur André Aurengo. Peur du téléphone portable, de l’eau du robinet, du vaccin contre l’hépatite B..., ces questions souvent infondées finissent, sous la pression de l’opinion publique, par enclencher un principe de précaution, et parfois des mesures gouvernementales qui au lieu de rassurer la population, l’inquiète : on lui cachait bien quelque chose. Faites le point sur les vraies et les fausses psychoses avec un médecin dont le discours est à contrecourant de bien des opinions à la mode.

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Cette émission a été enregistrée fin novembre 2009.

Vrai ou faux :
-* La grippe A est-elle une vraie crise sanitaire ?

« Pour moi, c’est une vraie crise sanitaire, même si je ne suis pas spécialiste en la question. Elle peut faire beaucoup de mort comme la grippe saisonnière. On ignore la dangerosité de cette pandémie » explique André Aurengo. Cependant, il demeure plus réservé quant aux actions politiques : « le fait de prendre cette pandémie très au sérieux, de préparer des alternatives au système bancaire à l’électricité, à l’approvisionnement dans les magasins… sont des mesures censées. En revanche on ne peut pas dire que la campagne de vaccination se soit fait dans la simplicité ! »
André Aurengo regrette qu’on n’ait pas impliqué plus tôt les médecins généralistes, auxiliaires indispensables pour vacciner et comme relais d’opinion.

-* Le téléphone portable est-il une vraie crise sanitaire ?

Non, le téléphone portable et ses ondes ultra-courtes n’est pas une crise sanitaire.
« Il n’existe pas de mise en évidence scientifique d’une pathologie : nous ne constatons pas d’explosion de tumeurs du cerveau alors que nous sommes aujourd’hui plusieurs milliards dans le monde à téléphoner avec ». Oui le téléphone portable peut provoquer des échauffements et c’est la raison pour laquelle il est recommandé de ne pas l’utiliser trop longtemps. En revanche les risques de cancer, d’Alzheimer ou encore de neurinome de l’acoustique sont totalement infondés.
L’OMS, le comité scientifique européen( SCENIHR), l’agence française de sécurité sanitaire de l'environnement (Afsset) se sont prononcés sans ambigüité sur la question : à savoir une innocuité des antennes relais elle-mêmes et une certitude d’innocuité des portables jusqu’à 10 ans.

-* Le risque de la vaccination contre l’hépatite B : vraie ou fausse crise sanitaire ?

« A l’origine de ces crises sanitaires virtuelles, on trouve des études épidémiologiques qui ont été sur-interprétées. C’est le cas du vaccin contre l’hépatite B et les cas de sclérose en plaque.
La sacralisation de l’étude épidémiologique a conduit à un arrêt de la vaccination en milieu scolaire. Le résultat est dramatique : il va se traduire par des hépatites B, des cirrhoses post hépatique, des cancers du foie. Cette absence de vaccination va provoquer des centaines de morts ».

Recette d’une crise sanitaire virtuelle

Pour fabriquer une crise sanitaire :

- 1. Créez une incertitude scientifique majeure, lourde de menace (l’eau du robinet provoque des cancers par exemple)
- 2. Mettez les scientifiques en demeure de prouver qu’il n’y a pas de risque, ce qui est statistiquement impossible.
- 3. les instigateurs de ce début de crise affirment alors que les scientifiques sont incapables de répondre, que « l’incertitude » demeure.
- 4. On demande alors aux pouvoirs publics d’appliquer le principe de précaution dans sa version quasi intégriste (arracher les plans génétiquement modifiés, démanteler les antennes-relais de téléphones, stopper la vaccination pour l’hépatite B)

Ainsi l’explique André Aurengo, « le principe de précaution a mis la touche finale au processus par lequel on fabrique une crise sanitaire ». Si le principe de précaution permet d’entamer des études, il active parallèlement les peurs.

Aujourd’hui, les fausses crises sanitaires risquent de masquer les vraies. Comment faire pour endiguer ces « pseudo-crises » ? André Aurengo donne plusieurs pistes. « Il serait utile de labelliser les études épidémiologiques. Certaines ont eu des immenses succès, mais d’autres ne tiennent pas la route. Il est primordial que certaines institutions puissent donner une appréciation sur les études ».
Il est ensuite essentiel de faire la différence entre « estimation d’un risque » (démarche scientifique) et « gestion politique des risques ». « Il n’est pas éthique de faire endosser les décisions politiques aux scientifiques » assure André Aurengo.
Enfin, le rift entre la volonté de réponses rapides et le temps nécessaire à l’aboutissement d’une étude épidémiologique aboutit à des inexactitudes. Les études de cohortes sont beaucoup plus convaincantes (suivre une population en attendant que les maladies arrivent) mais nécessitent beaucoup plus de temps avant d’aboutir à des conclusions. Si ces études de cohortes sont indispensables, elles ne répondent malheureusement pas aux besoins de la politique.

Les crises sanitaires : des questions franco-française ?

Quel est le comportement de nos voisins européens sur la question de la vaccination, du téléphone portable, des OGM … ?
« Les questions sont presque les mêmes, mais le dénouement n’est pas forcément identique » explique André Aurengo. « Nos voisins européens se sont en effet dotés de garde-fous quant à leur propre principe de précaution, pour éviter le cercle vicieux des normes ».
Le cercle vicieux des normes : c’est ce que craint de plus en plus André Aurengo. Il consiste, sous la pression de l’opinion, à diminuer les normes sans justification scientifique. Au lieu de rassurer l’opinion (le but initial) il inquiète l’opinion qui se dit qu’on lui avait bien caché quelque chose…

La nouvelle norme devient non pas un seuil de sécurité mais un nouveau seuil de dangerosité. « Certains pays se prémunissent contre ce cercle vicieux des normes. On devrait peut-être faire de même… ! »

André Aurengo, membre de l’Académie nationale de médecine

André Aurengo est membre de l'Académie nationale de médecine, chef du service de médecine nucléaire à l'hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris et membre du Haut conseil de la santé publique et de l'Académie de médecine

En savoir plus :

- Académie nationale de médecine
- Rapport de l'Académie de médecine sur les antennes relais (15 décembre 2009)
- Grippe A faut-il réellement s'inquiéter ?

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