L’essentiel avec... Nicolas Grimal, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

L’égyptologue, professeur au Collège de France, répond aux sept questions essentielles de Jacques Paugam
Nicolas GRIMAL
Avec Nicolas GRIMAL
Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres

L’invité de notre série l’Essentiel avec...est aujourd’hui un très grand égyptologue, Nicolas Grimal, qui a été, pendant sa longue carrière, à la fois égyptologue, historien, archéologue, philologue et qui est depuis 2000 professeur d’égyptologie au Collège de France. Il a été élu le 3 novembre 2006 à l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

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Première question : Dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière, quel a été à vos yeux le moment essentiel ?

- Nicolas Grimal : Il faut remonter très loin ! Je pense que le moment essentiel se situe dans un petit village du Sud-Ouest de la France dans une école rurale comme la République en connaissait quand j’étais jeune, où toutes classes confondues, une quinzaine d’élèves étaient sous la férule d’une institutrice qui était un véritable hussard de la République, Hélène Besse que nous appelions mademoiselle Besse et qui nous a tout appris : c'est-à-dire lire, écrire, compter.
Mlle Besse à qui je rends hommage à ce micro m’a aidé à démarrer dans la vie et elle a suivi mon trajet jusqu’à l’agrégation. Elle était devenue une vieille dame et j’allais la voir chaque été. Et me voyant agrégé elle m’a dit que j’avais enfin gagné mon bâton de maréchal ! Voilà le moment le plus important de ma formation.

- Jacques Paugam : Quand on regarde votre itinéraire familial on sait que votre père (Pierre Grimal) était probablement le plus grand spécialiste romain de sa génération et vous, vous avez préféré les pharaons à César pourquoi ?

- Nicolas Grimal : C’est extrêmement difficile d’être l’enfant d’un grand homme car l’avenir qui s’ouvre devant vous ne vous laisse pas beaucoup de possibilités. Dans le meilleur des cas vous pouvez faire jeu égal. Faire mieux ou plus est difficile. Et donc j’ai fui.

- Jacques Paugam : Vous avez dit un jour que votre métier était à la fois monastique et aventurier. Vous avez un côté Indiana Jones égaré chez les bénédictins ?

- Nicolas Grimal : Non ! Le côté Indiana Jones c’est surtout ceux qui en rêvent qui en parlent ! L’archéologue, l’égyptologue, le papyrologue, quel que soit sa spécialité en –logue, est d’abord un aventurier de l’esprit parce que la confrontation à la documentation quelle qu’elle soit, est la même. Le degré de dangerosité est plus grand quand vous êtes dans le désert que quand vous êtes dans le confort d’un cabinet... Ceci dit la véritable aventure, c’est vraiment celle du bénédictin, c’est l’aventure de l’esprit, c’est vraiment celle qui vaille d’être vécue.

Nicolas Grimal à Canal Académie
© Canal Académie

Deuxième question : Qu’est ce qui vous paraît essentiel à dire aujourd’hui sur votre domaine d’activité, l’égyptologie ?

- Nicolas Grimal : Là c’est plutôt le professeur qui parle : je crois que l’important est de garder un regard d’ensemble sur ces disciplines et de ne pas devenir spécialiste d’une seule chose. Certes, il est bon d’être spécialiste d’une seule chose, mais il est mieux d’être spécialiste de deux, trois voire quatre choses. Il est bon d’avoir une vision d’ensemble sur une culture.
Si l’on veut correctement interpréter un texte ou comprendre une statue, il faut avoir tout l’arrière-plan, il faut le connaître. Aujourd’hui les étudiants que nous formons se forment sur plus d’une dizaine d’années. Ça prend du temps pour devenir un bon apprenti.

- Jacques Paugam : L’égyptologie représente une sorte de miracle aujourd’hui. Quand on regarde la fascination qu’elle exerce comparé au monde grec, au monde romain. Comment l’expliquez-vous ?

- Nicolas Grimal : Historiquement c’est un schéma bien connu. L’Égypte -et l’Orient plus extrême-, a bénéficié d’une désaffection de la culture classique au tournant du XVIIIe et XIXe siècle, il y a eu ensuite les grandes expéditions, cela a créé un courant qui a amené l’Europe à s’immiscer dans les affaires égyptiennes. Et à répartir un peu les tâches. D’un côté il y avait les Anglais qui étaient un peu les dominants, les méchants et puis les Français qui sont entrés dans la familiarité du Pacha et ont aidé ce pays à progresser. Il est né de cela une sorte de connivence entre la France et l’Égypte qui est très particulière et n’existe pas avec les autres pays. Qui n’est pas fondée sur grand-chose, simplement sur quelque chose qui n’a jamais vraiment existé.

On a fait un bilan qui s’est traduit par 35 expositions. Alors cette égyptophilie vient à la fois de l’imagerie d’Épinal napoléonienne en France, qui a véhiculé cela, de la peinture aussi, tous les courants orientalistes. Est alors né ce courant d’amitié et de complicité culturelle qui fait que chez nous dès que l’on parle d’Égypte, on obtient un succès incroyable.

Troisième question : Quel est l’idée essentielle que vous aimeriez faire passer sur le monde tel que vous le voyez aujourd’hui ? Qu’est ce qui vous frappe dans le monde tel qu’il est ?

- Nicolas Grimal : C’est une banalité de dire que les époques sont toutes des époques de transition. En revanche ce que je peux mesurer à l’échelle de ma propre vie bien courte, c’est que le monde que j’ai connu quand j’étais jeune n’est plus celui que je vois maintenant. Par le fait du progrès technique certainement mais pas seulement.
Le progrès technique induit un certain nombre de comportements qui ont beaucoup changé sur les modes d’appropriation intellectuels, les modes de relations sociales évidemment. Moi je suis né à une époque où l'on vivait encore dans de grands carcans politiques : l’Europe de l’Est, les systèmes totalitaires. Les grandes idéologies nées du XIXe. Aujourd’hui on en est revenu. Les choses ont changé.

- Jacques Paugam : Quel est l’élément moteur de ces changements ? Avez-vous une vision marxiste des choses ?

- Nicolas Grimal : On peut tout théoriser. Quoi qu’il en soit la vie avance, avec ses heurts, ses chaos, ses bonheurs, ses malheurs. On voit bien que l’homme ne maîtrise pas et que malgré ses efforts pour théoriser, il est toujours à la remorque du flot de la vie. Il faut peut être avoir la sagesse de l’accepter, de redevenir un peu stoïcien.

- Jacques Paugam : Vous contestez l’idée d’un sens de l’histoire ?

- Nicolas Grimal : Si l’histoire avait un sens, nous ne le saurions qu’à son terme...

Quatrième question : Quel est selon vous la plus grande hypocrisie de notre temps ?

- Nicolas Grimal : Il y en a beaucoup ! La plus grande c’est de se mentir à soi-même qui que l’on soit. C’est celle que l’on ne voit pas et dont on se fait le complice consciemment ou inconsciemment.

Cinquième question : Quel est l’évènement de ces dernières années, ou la tendance apparue ces dernières années, qui vous laisse le plus d’espoir ?

- Nicolas Grimal : C’est une question à laquelle il n’est pas si facile de répondre. Comme je le disais, je ne crois pas que l’histoire est vectorisée. L’idée même de progrès historique est une projection car certains progrès n’en sont pas hélas. Certains sont très néfastes. Je ne vais pas développer sur le nucléaire.

Là c’est peut-être le Collégien qui vous parle, Collégien de la rive gauche. A fréquenter mes collègues scientifiques j’aurais tendance à dire que la rencontre de la biologie et des nanotechnologies est une voie dont on voit bien les promesses qu’elle offre : pour l’homme, pour son environnement, les progrès en biologie. Mais est-ce vraiment un grand espoir ? Est-ce que vivre plus vieux est vraiment souhaitable ? Comme dit l’autre il faut voir dans quel état ! Il faut savoir ce que l’on fait du progrès scientifique.

Je crois que le vrai espoir, le vrai projet, c’est probablement de mieux comprendre, de mieux réfléchir sur l’homme.

Sixième question : Quel est le plus grand échec de votre vie et comment l’avez-vous surmonté ou avez-vous tenté de le surmonter ?

- Nicolas Grimal : Vous ne vous attendez pas à ce que je parle de moi personnellement !

- Jacques Paugam : Vous le pourriez !

- Nicolas Grimal : Un grand échec, c’est quand vous vous heurtez à l’expression de la bêtise la plus malhonnête. J’ai eu professionnellement une vie heureuse et à trois reprises je me suis heurté, parce qu’il y avait des intérêts économiques, financiers, politiques, d’importance, je me suis heurté à des obstacles qui n’auraient pas dû être dans un monde bien fait. A ce moment-là vous vous rendez compte que les institutions, le système tout entier, est du mauvais côté.
Vous gênez des situations qui ne sont pas montrables à l’extérieur. Je ne vais pas vous faire croire que j’évolue dans un monde mafieux. Pour vous donner un exemple (exemple qui m’engage le moins) je fais des fouilles actuellement avec une collègue libanaise à Byblos. Il se trouve qu’à Beyrouth on a trouvé les derniers vestiges du plus ancien port phénicien. Mais quand vous construisez des tours de 20 ou 30 étages au même endroit à 20 000 dollars le mètre carré, il est évident que les intérêts économiques font que le rouleau compresseur passe. Je me suis rangé au côté de mes collègues libanais pour faire tout le tapage possible ! Nous sommes arrivés à un point où commencent les menaces. On vous dit « vous êtes gentils mais ce serait bien que vous arrêtiez ». Ça pour moi c’est le plus grand échec. Nous avons fait intervenir l’UNESCO sans grand succès. On se retrouve devant un mur où la seule solution est la force. Ce qui n’est pas une solution.

Septième question : Quelle est aujourd’hui Nicolas Grimal votre motivation essentielle ?

- Nicolas Grimal : Toujours la même : comprendre, avancer, progresser. Apprendre des choses que je ne connais pas. C’est le plus grand bonheur. Il y a je crois dans la vocation d’un chercheur toujours cette volonté d’aller au-delà de ce que l’on sait. Que l’on soit Marie Curie ou simple archéologue. Quand vous démarrez un travail vous savez en gros où vous allez et puis il y a un moment où les choses qui se montrent à vous ne sont peut être pas celles que vous attendiez et prennent un tour nouveau. Ce tour nouveau vous encourage à passer de l’autre côté et à avancer. C’est passionnant.

- Jacques Paugam : Quand on regarde le cursus de votre famille : il y a votre père, le plus grand spécialiste de sa génération de tout l’univers latin romain, vous, grand égyptologue puis la génération d’après il y a David, votre fils qui est un violoniste de qualité. Mais la place des femmes dans l’univers Grimal ?

- Nicolas Grimal : Merci d’évoquer mon fils David qui est ma plus grande fierté avec sa sœur dont je vais parler dans un instant. Les femmes sont très loin d’être abandonnées ! David a une sœur Alexandra qui est une jazz woman très connue, qui fait une magnifique carrière. Elle joue aux États-Unis, en France. Elle est saxophoniste. Et je ne parlerai pas de mon épouse qui est égyptologue et qui est quelqu’un de remarquable avec qui j’ai le grand bonheur de travailler aussi.

- Jacques Paugam : En quoi vos recherches professionnelles qui ont engagé toute votre passion ont alimenté votre bonheur dans la vie ?

- Nicolas Grimal : Je pense qu’elles m’ont nourri. Correctement nourri, un homme est capable de tout.

- Jacques Paugam : Est-ce que votre culture, votre érudition vous protège de la médiocrité et des incertitudes ambiantes ?

- Nicolas Grimal : Non. C’est une tentation mais la tentation de la tour d’ivoire je la refuse systématiquement. Je vis, je suis dans la vie. J’essaie de ne pas avoir que des activités de privilégié. Actuellement depuis deux ans je participe à un travail pédagogique très intéressant au lycée technique Le Corbusier à Aubervilliers dans le 93 où la culture n’est pas du tout représentée, avec une professeur de philo Catherine Robert. Nous nous sommes retrouvés un certain nombre de fous à travailler avec ces enfants qui partaient perdants, à qui on a expliqué qu’ils n’existaient pas, n’avaient pas de culture... L’an dernier nous travaillions avec les secondes qui étaient les pires. Et de conférences en ateliers, on a fini par les présenter au concours de poésie Aimé Césaire organisé par la Sorbonne, ils ont raflé 5 prix sur 10.

- Jacques Paugam : Vous leur parlez de quoi ?

- Nicolas Grimal : De tout. Bien sûr de l’Égypte mais aussi de ce qu’est l’écriture. Pourquoi on écrit, y compris sur les murs. Pourquoi on peut avoir envie de travailler dans telle ou telle direction. L’idée c’est un peu la même que « La main à la pâte », c’est faire venir des gens qui ont réussi, qui sont au sommet de leur art et de montrer à ces jeunes que c’est accessible. Ils se sont généralement faits eux-mêmes. Il n'y a pas de fatalité sociale.

Quand on est dans les endroits où nous sommes, l’Académie, Le Collège de France, tout cela est très gratifiant. Ce sont des milieux très protégés, on a le sentiment d’avoir réussi. Mais l’important n’est pas là, l’important est dans la transmission. Il faut l’avoir surtout aujourd’hui vers ceux qui ne peuvent pas y accéder.

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- Nicolas Grimal de l'Académie des inscriptions et belles-lettres

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