Le châtaignier est toujours debout !

La chronique Géographie de Jean-Robert Pitte, de l’Académie des sciences morales et politiques.
Avec Hélène Renard
journaliste

Le châtaignier, arbre que l’on croyait en voie de disparition, renaît fortement en Europe. Pendant dix ans, Jean-Robert Pitte a traqué le châtaignier, y compris jusqu’au Japon, et il raconte ici comment il en a découvert l’histoire. De quand datent les grandes châtaigneraies ? Pourquoi les voit-on ressusciter aujourd’hui ? Et, petit supplément délicieux, en gastronome, il rappelle que bien des mets délicats se fabriquent avec les châtaignes.

Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : ecl542
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La thèse de doctorat d'Etat en géographie soutenue par Jean-Robert Pitte, commencée en 1975, lui a permis de traquer le châtaignier pendant dix ans de sa vie ! Elle a fait l'objet d'un livre : Les terres de Castanide (allusion à cette région de Thrace dont parle Homère), paru chez Fayard en 1986 et qui vient d'être rééditée en 2009.

A l'époque, Jean-Robert Pitte croyait que le châtaignier allait disparaître. Il lui faut faire amende honorable : " Plus de deux décennies se sont écoulées depuis la première publication de mon livre. Je dois confesser humblement auprès de tous les amoureux du châtaignier que j’ai fait preuve d’un pessimisme exagéré dans sa conclusion d’alors.

Je relis ces phrases écrites au terme de dix années de fréquentation des châtaigneraies de toute l’Europe et du Japon, dix années passées également à traquer leur histoire dans de très nombreux dépôts d’archives. J’étais heureux, comme on peut l’être à la fin d’une longue recherche, d’être parvenu à quelques conclusions. J’avais montré (et il explique comment dans cette émission) que les grandes châtaigneraies étaient nées beaucoup plus tardivement qu’on ne le pensait habituellement, entre la fin du Moyen Age et le XVIIe siècle, stimulées par la croissance démographique et la nécessité d’augmenter les subsistances dans les moyennes montagnes siliceuses et fraîches. J’avais également montré que tous les Européens préfèrent au fond, quand ils le peuvent, manger du pain que des châtaignes et que la révolution agricole et l’exode montagnard ôtaient toute nécessité aux châtaigneraies, les maladies non soignées accélérant le processus. J’écrivais : « Le déclin des usages du châtaignier et l’effondrement démographique des montagnes signent l’arrêt de mort d’un paysage. L’arbre à pain est devenu inutile, voire importun. Les paysages comme les civilisations sont mortels. » Je maintiens ces propos à titre archéologique !

Et le déclin s'inversa...

Je voyais bien poindre un début de nostalgie patrimoniale, fort sympathique, mais que je croyais appelée à demeurer folklorique. Je pensais que l’on ne pouvait sauver des paysages alors en grand péril que par des subventions spéciales, à juste titre très impopulaires auprès des contribuables et que les pouvoirs publics n’accordent parcimonieusement qu’en cas de grave menace sur l’emploi. Et puis le processus de déclin s’inversa.

Depuis la fin des années 1980 et les années 1990 s’amplifie la renaissance identitaire des régions et des terroirs d’Europe. Le phénomène n’est pas nouveau : au XIXe siècle, les cultures provençale ou bretonne avaient connu un renouveau à la fois savant et populaire, mais celui-ci n’avait pas enrayé le déclin des économies et des paysages ruraux traditionnels. En cette fin du XXe siècle, au contraire, les Français et les visiteurs étrangers de la France se prennent de passion pour tous les témoignages menacés d’un monde presque éteint. Les maisons paysannes à demi ruinées atteignent des prix stratosphériques, les fêtes religieuses ou profanes attirent de nouveau les foules, les produits du terroir font l’objet d’une recherche passionnée et permettent de nouveau d’en vivre.
J’ai le souvenir d’un congrès des castanéïculteurs (castanea, le châtaignier en latin) français auquel j’avais été invité à m’adresser au milieu des années 1990 et qui se tenait aux Vans, en Ardèche. J’avais alors été ébranlé dans mes convictions par le nombre des participants qui dépassait 500, par leur jeunesse et leur enthousiasme. Une imposante exposition présentait un échantillonnage de produits artisanaux issus de la châtaigne et du marron. Depuis, le mouvement n’a cessé de prendre de l’ampleur et l’on replante partout des châtaigniers dont les productions constituent des compléments de ressources pour les montagnards, souvent néo-ruraux, du sud de l’Europe. (Et en octobre 2009, se tiendra le premier congrès international de la châtaigne dans le Piémont !)

Il en est de même pour la production d’oignons doux des Cévennes qui permet la remise en état des murettes et des terrasses, pour celle des porcs noirs du Pays Basque et d’autres montagnes d’Europe, celle des fromages de montagne qui avaient failli disparaître, celle des vins de piémont, voire d’altitude, etc. La vie renaît progressivement dans ces campagnes délabrées, preuve s’il en est que si les paysages sont mortels, ils savent aussi ressusciter. Saint Martial (évangélisateur du Limousin) et Saint Galbert, les bons patrons du châtaignier, doivent bien s’en réjouir au paradis.

Jean-Robert Pitte.

Et bientôt, un congrès international de la châtaigne se tiendra en octobre 2009 dans le Piémont !

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