Raymond Boudon face à lui-même

L’académicien commente la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire des sciences humaines
Avec Priscille Lafitte
journaliste

L’académicien Raymond Boudon, sociologue de renom, figure aux côtés de Raymond Aron et Alexis de Tocqueville dans le "Dictionnaire des sciences humaines". Il commente la notice qui le concerne.

Émission proposée par : Priscille Lafitte
Référence : pag231
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Référence:
Le dictionnaire des sciences humaines, sous la direction de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, PUF, 2006.

Notice complète consacrée à Raymond Boudon:
«De l'Analyse mathématique des faits sociaux à la relecture de Tocqueville aujourd'hui, l'œuvre sociologique de Raymond Boudon se manifeste par sa diversité d'objets (l'éducation, la mobilité sociale, le changement social, les idéologies, les connaissances et valeurs) mais également de démarches et préoccupations relatives à ces objets. A la production d'un savoir empirique rigoureux, fonction élémentaire mais primordiale de la sociologie à ses yeux, R. Boudon associe fréquemment l'analyse théorique, méthodologie, voire épistémologique.
Né le 27 janvier 1934, Raymond Boudon prend la succesion de J. Stoetzel à la direction du Centre d'études sociologiques (1968-1971). Professeur à la Sorbonne, il crée, il crée en 1971 le Groupe d'études des méthodes de l'analyse sociologique. Président du Comité de rédaction de l'Année sociologique, rédacteur en chef adjoint de Quality and Quantity (Amsterdam), R. Boudon est membre du Comité de rédaction de nombreuses revues sociologiques, parmi lesquelles la Revue française de sociologie, The American Journal of Sociology, Theory and Decision... Il est également membre de nombreuses sociétés savantes, dont l'Académie des sciences morales et politiques de l'Insitut de France où Jean Cazeneuve, lui remettant son épée d'académicien le 29 mai 1991, salua une "réussite exemplaire et à contre-courant": celle d'un "empêcheur de penser en rond".
«L'inégalité des chances est l'ouvrage clé à partir duquel il est possible d'établir la spécificité et la valeur de l'approche boudonienne des phénomènes sociaux. La question explicite de cet ouvrage, aujourd'hui classique, est celle de l'existence même d'un lien entre démocratisation du système scolaire et mobilité sociale. L'auteur montre que l'augmentation du taux de scolarisation ne peut entraîner un accroissement mécanique de la mobilité sociale qu'en cas d'ajustement étroit entre la structure des compétences offertes d'une part et la structure des emplois disponibles d'autre part. Or, l'offre globale de la formation étant dans les sociétés démocratiques la conséquence de décisions individuelles formées indépendamment de toute planification institutionnelle, cette condition n'est que rarement, voire jamais, réalisée. Ce décalage explique l'inexistance d'effet mécanique de l'éducation sur la mobilité sociale.

«Cette étude établit la centralité théorique du problème général de la relation entre les "micro" phénomènes (des comportements, choix et décisions relevant des individus) et les "macro" phénomènes (la stratification sociale par exemple). Elle convainc R. Boudon de l'importance d'une démarche décrivant les phénomènes sociaux comme le résultat de la composition d'un ensemble d'actions individuelles. Il s'agira dès lors pour lui d'expliciter toujours plus cette approche sociologique originale en lui donnant la forme d'un paradigme -l'individualisme méthodologique- tout en testant continuellement les limites à travers l'extension de son domaine d'application. Effets pervers et ordre social (1977, 1993), La Logique du social (1979, 2001), le Dictionnaire critique de sociologie (1982, 2004), La Place du désordre (1984, 2004), le Traité de sociologie (1992), Les Etudes sur les sociologues classiques (1998), Raisons, bonnes raisons (2003) relèvent du versant d'élaboration paradigmatique de son œuvre. Là où L'Idéologie (1986, 1992), De l'Art de se persuader (1990, 1992), Le Juste et le vrai (1995), Le Sens des valeurs (1999) ou encore Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme? (2004) en développent le versant extensif.
«L'individualisme méthodologique de R. Boudon se structure principalement autour des concepts d'"action", de "raison" et d'agrégation". Se réclamant de la tradition initiée par Max Weber, il définit l'action comme un comportement doté d'"intention", de "préférence" ou encore de "structure des préférences". La tâche du sociologue consiste à analyser les origines et conséquences des actions individuelles, c'est-à-dire reconstituer les "raisons" qui s'y rapportente et interpréter l'émergence de phénomènes sociaux comme une fonction de leur juxtaposition. Le postulat rationaliste défendu par R. Boudon repose sur la conviction profonde qu'il n'y a pas lieu d'opposer l'"explication" et la "compréhension". "Expliquer un phénomène, affirme-t-il, c'est en faire le résultat d'actions (les comprendre), c'est généralement en retrouver les bonnes raisons, que ces raisons soient présentes ou non dans la conscience des acteurs". La juxtapositoin des actions -les agrégations- peut prendre des formes diverses. S'il distingue les effets "simples" des effets "complexes" en fonction de la diversité des acteurs considérés et de la manière dont les influences de leurs comportements interfèrent les unes et les autres, R. Boudon souligne principalement l'importance des effets d'agrégation simples dits de "sommation".

«Se consacrant depuis L'Idéologie (1986, 1992) à l'étude des croyances collectives, R. Boudon critique l'asymétrie traditionnelle en sociologie qui consiste à expliquer des croyances valides par des "raisons", et des croyances fausses par des "causes". Son approche cognitiviste des croyances repose sur une stratégie de recherche : reconstruire le sens de la croyance pour l'acteur en postulant, à côté des raisons objectives, l'existence d'un ensemble de "raisons subjectives ou transubjectives", plus ou moins complexe, que l'acteur se donne à lui-même pour provoquer ou justifier son adhésion. Ces "bonnes raisons", selon l'expression de R. Boudon, sont tout à la fois nécessaires au fonctionnement de la pensée, de validité "étendue" mais non universelle, de diffusion variable d'un groupe social à un autre. L'approche cognitiviste des croyances permet de rendre compte du sentiment de conviction et non de contrainte qu'éprouve tout individu à propos de ses propres croyances. Les individus qui considèrent la croyance X comme vraie s'attendent le plus souvent à ce qu'autrui en fasse de même. Cette dimension transsubjective des croyances est explicitement prise en compte par l'approche cognitiviste lorsqu'elle associe à chaque croyance une argumentation, plus ou moins élaborée, capable de recueillir l'assentiment d'un grand nombre d'individus.»

Notice rédigée par Michel Dubois publiée avec l'aimable autorisation des PUF

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