L’Unité des Italiens de 1848 à 1870 : le réveil d’un sentiment national

Gilles Pécout, à l’occasion du 150 e anniversaire de l’Etat italien, rappelle le rôle de la France
Avec Anne Jouffroy
journaliste

En 1861, le royaume indépendant d’Italie est proclamé et dix ans plus tard il se donne Rome comme capitale. Un nouvel État apparaît sur la scène internationale grâce son réveil national et à l’appui des grandes puissances européennes. Gilles Pécout, historien de l’Italie contemporaine, dans son livre Naissance de l’Italie contemporaine, 1770-1922 met en lumière la construction nationale italienne, son idéologie, ses conquêtes militaires et politiques. Qu’est ce que le Risorgimento ? Quelles furent les relations franco-italiennes au XIXesiècle ? Est-ce à dire que l’Italie a définitivement retrouvé comme État son ancestrale unité nationale dans la réalité comme dans le discours ?

Émission proposée par : Anne Jouffroy
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Gilles Pécout, président français du comité scientifique de l’exposition Napoléon III et l’Italie, Naissance d’une Nation, 1848-1870 au musée de l’Armée aux Invalides à Paris, est professeur des universités, directeur du département Histoire à l’Ecole Normale Supérieure et directeur d’Etudes à l’Ecole pratique des Hautes Etudes.

Le cycle de la commémoration du cent-cinquantenaire de l’Unité italienne –qui se termine le 15 janvier 2012 au musée de l’Armée- fut ouvert en avant-première en septembre 2010 par l’inauguration du colloque sur Cavour organisé à l’Ecole Normale Supérieure en collaboration avec l’Institut culturel italien et l’Institut de France. À cette occasion le président de la République italienne Giorgo Napolitano était venu à l’Institut de France et à l’Ecole Normale Supérieure.

Napoléon III, Bisson Frères, 1860
© Raccolte Museali Fratelli Alinari (RMFA)\/ Archivi<br /> Alinari


Des divisions territoriales et politiques

À la fin du XVIIIesiècle et au début du XIXesiècle l’Italie existait comme une nation culturelle et historique mais ce n’était pas un « État-Nation ».

L’organisation territoriale et politique de la péninsule, divisée en une multitude d’États et faisant l’objet d’une domination étrangère, était régie par un ordre dynastique et patrimonial hérité du Congrès de Vienne en 1815 quand l’Europe, en réaction aux idées révolutionnaires, cherchait à restaurer l’autorité des princes d’Ancien Régime.
De 1815 à 1860, précise Gilles Pécout, plusieurs ensembles géopolitiques se partageaient le territoire de l’Italie :

- Trois États indépendants : le royaume de Piémont-Sardaigne, capitale Turin ; le royaume des Deux-Siciles avec Naples, sa capitale ; les États Pontificaux dont Rome était la capitale.

- Des États vassaux de l’Autriche : Parme, Modène, le Grand-duché de Toscane

- Des États occupés par l’Autriche : par exemple, la Lombardie-Vénétie.

Toute la péninsule était agitée depuis la présence française jacobine, de la fin du Directoire, et napoléonienne par le Risorgimento.
Le royaume de Piémont-Sardaigne, État libéral à partir de 1848 avec Cavour, président du Conseil des ministres, sera le vecteur de l’Unité italienne.

Le Risorgimento : un processus spectaculaire d’adéquation entre une Nation et un État

Comme pour tous les mouvements des nationalités qui se déployèrent en Europe au XIXe siècle, les origines du Risorgimento sont multiples : il s’agit d’abord d’un mouvement élitiste, puis populaire et aussi international.

L’éveil intellectuel et culturel des élites, qui considérèrent que le sort politique de leur pays leur appartenait et qu’il fallait construire une Italie unifiée et indépendante, fut à l’origine du réveil des nationalités dans la péninsule.

La présence française, évoquée plus haut, fut un ciment par excès et par défaut pour la cristallisation du réveil des nationalités en Italie.

L’héritage, paradoxal et ambiguë, de la domination française importa en terre italienne, d’une part, des pratiques politiques, un vocabulaire, un lexique, nouveaux (« Nation », « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes », « émancipation vis-à-vis des Anciens Régimes »…alors que les Français avaient fait le contraire sur le sol italien !) et, d’autre part, des structures de rationalisation administratives, politiques, issues de l’ordre napoléonien, qui aidèrent, ensuite, les Italiens à construire leur État.

Les élites italiennes, cependant, développèrent un discours national contre les Français comme étrangers conquérants et dominateurs.

On constate une fois de plus le rôle ambivalent de cette présence française.

Et Gilles Pécout de noter :
« Il reste que, de nos jours, une partie des historiens italiens pensent que le début de Risorgimento est marqué par l’arrivée des Français dans la péninsule. Mais n’oublions pas que le Risorgimento est, aussi, une affaire européenne, à la fois de diplomatie et de nouvel équilibre géopolitique. Sans le support, le secours, l’intérêt de la France et du Royaume-Uni, sans l’indifférence de la Russie jusque là alliée protectrice des Bourbons de Naples, sans ce processus européaniste des affaires italiennes, l’Italie n’aurait pas été faite. »

La chronologie militaire et politique de l’unification italienne : trois Guerres et deux Expéditions

- 1848-1849, La Première Guerre d’indépendance : le Piémont déclara la guerre à l’Autriche et –malgré l’échec sur le terrain des Piémontais- cette tentative révéla aux Italiens et à l’Europe que le roi du Piémont était disposé à prendre en main le sort de la péninsule.

- 1859, La Deuxième Guerre d’indépendance, selon les Italiens ou La Guerre d’Italie, selon les Français : France et Piémont s’associèrent contre l’Autriche. La Lombardie autrichienne devint italienne.

- 1860, l’Expédition de Mille de Garibaldi et ses chemises rouges en Sicile puis à Naples.
Le sud devint à son tour italien. Le nouveau royaume, État centralisé, eut pour souverain Victor-Emmanuel II, l’ancien roi du Piémont.
Les clichés et les archives de cette expédition garibaldienne sont à la Bibliothèque de l’Institut de France.

- 1866, La Troisième Guerre d’indépendance : Le nouvel État italien récupère la Vénétie.

- 1870, L’Expédition de Rome : Après la défaite de la France à Sedan, les troupes italiennes entrèrent dans Rome, qui devint la capitale du royaume.

« Donc, à la fin de l’année 1870, poursuit Gilles Pécout, il y a une étroite coïncidence entre la péninsule géographique et le nouvel État italien. La grande différence entre l’Unité italienne et l’Unité allemande, c’est que -même si dans les deux cas les armes ont parlé- dans le cas italien, on consulte les populations par un suffrage universel masculin. Ces plébiscites attestèrent de la capacité de mobilisation déployée par les élites ou les classes moyennes et le ralliement des différentes couches sociales à la solution unitaire et piémontaise. L’habileté diplomatique de Cavour -et de Napoléon III- participa, bien sur, au rôle capital de la Maison de Savoie (Victor Emmanuel II était un descendant de l’illustre Maison de Savoie) dans la formation de la nouvelle Italie. Cavour avait su rassurer l’Europe parfois inquiète de visées, apparemment hégémoniques, piémontaises. L’Italie, selon Cavour, se ferait sans révolution perturbatrice pour l’ordre européen et le rattachement dans un premier temps au Piémont puis dans le second temps au royaume d’Italie sera sanctionné par les urnes. Ce fut la spécificité du Risorgimento

Camillo Benso, comte de Cavour
Antonio Ciseri (1821 - 1891), 1861<br /> © Château de Thorens

Le règne de Napoléon, véritable moment italien avec ses tensions, ses contradictions, ses opinions antithétiques et son extrême médiatisation

La France se passionna pour l’indépendance et l’Unité italienne, mais les opinions étaient divisées.
La France libérale et progressiste, opposée au roi des Deux-Siciles, au « pape-roi », à l’empereur d’Autriche, soutenait le Risorgimento et souhaitait que le Saint-Père renonçât à son pouvoir temporel - tout conservant son pouvoir spirituel.

La France catholique, conservatrice, ultra-légitimiste, du faubourg Saint-Germain et des campagnes de l’Ouest, allait dans l’autre sens.

Un immense mouvement de médiatisation enflamma la société de la Seconde République et du Second Empire.

Napoléon III fut, en son temps, lié avec son frère au mouvement des Carbonari.
La Carbonaria était une société secrète poursuivant, depuis le 1er Empire et surtout depuis le début de la période romantique (les années 1820), des buts patriotiques et libéraux. En Italie cela signifiait : lutter pour la libération de la péninsule et l’instauration du libéralisme constitutionnel dans la plupart des États d’Ancien Régime.

«Les relations franco-italiennes dépassent la jeunesse et la personne de Napoléon III, précise encore Gilles Pécout, même si son rôle est extrêmement important dans les «affaires italiennes ».

Intense, sinueuse, parfois incompréhensible, la politique déployée par l’Empereur défend toujours l’Italie unifiée, indépendante et libérale de Victor-Emmanuel et Cavour, mais il se doit de ne pas heurter l’opinion conservatrice française, une des assises de son régime. C’est une simple raison de politique intérieure. »

L’Empereur Napoléon III à Solferino, 24 juin 1859, Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815-1891), 1863
© Rmn \/ Jean Hutin

La politique de Napoléon III, et l’annexion de Nice et la Savoie en 1860

Pourquoi Napoléon III favorisa-t-il autant le sort de l’unité italienne, tout marquant un certain retrait par la suite ?
Comment conserver des atouts géopolitiques et territoriaux dans la péninsule ? Comment protéger l’autorité spirituelle de Pie IX, qui ne voulait rien perdre de ses prérogatives temporelles ? Comment agir, graduellement, pour sauver les apparences quand il devint évident que la diplomatie française ne pouvait s’engager plus loin en Italie sans trop heurter les opinions et les camps en présence ?

En habile tacticien, Napoléon III s’attacha à maintenir les intérêts français dans ce dossier, si délicat tant aux échelles nationale, bilatérale (avec l’Italie), européenne et internationale.

L’abandon de Nice et la Savoie à la France fut la seule modification géographique prise au sérieux parmi celles imposées par Napoléon III à Cavour à Plombières en juillet 1858.

La cession de la Savoie (berceau de la dynastie piémontaise puis italienne) et de Nice (ville natale de Garibaldi) fut, certes, le prix à payer pour le concours des armées françaises lors de la Deuxième Guerre d’indépendance. Mais Cavour voulut, surtout, s’assurer la neutralité bienveillante des Français dans le projet d’annexion de l’Italie centrale.

L’Embarquement à Gênes du général Giuseppe Garibaldi pour la Sicile
Gerolamo Induno (1825 - 1890), 1860<br /> © Milan, Museo del Risorgimento

L’opinion française apprécia à sa juste valeur cet agrandissement du territoire national.

Après les résultats du plébiscite et l’approbation de l’annexion par la Chambre et le Sénat de Turin les 19 mai et 10 juin 1860, les nouvelles provinces françaises aussitôt départementalisées furent reconnues à Paris par le sénatus-consulte du 12 juin 1860. Cette compensation reçue, le gouvernement français assista à l’achèvement de l’unité territoriale en Italie méridionale et centrale. Est-ce à dire que l’Italie a définitivement retrouvé comme État son ancestrale unité nationale dans la réalité comme dans le discours ?

Pause musicale : quelques mesures de Va Pensiero, Nabucco, Verdi

Gilles Pécout évoque, pour conclure, l’évolution contemporaine de la signification politique du Va Pensiero de Nabucco, opéra de Verdi.
« De nos jours cet hymne sert de bannière au mouvement des Ligues du Nord, anti-italien, anti-national, sécessionniste, démagogique, réactionnaire, alors que Va Pensiero appartient historiquement au répertoire patriotique et nationaliste de Verdi.»

En effet, à partir de 1857 les initiales de VERDI servent à marquer son engagement politique pour la cause unitaire : VERDI , Victor Emmanuel Roi DItalie.
Écrire VERDI sur les murs signifiait : « Je suis favorable à la solution piémontaise de l’unification territoriale de l’Italie, je suis patriote, pour une nation italienne progressiste et libérale issue du Risorgimento ».

« Va Pensiero » est détourné de son histoire originelle.
Ce n’est pas son contenu qui est en cause mais son immense popularité. Les gens de la Ligue ont choisi un des morceaux les plus connus et aimés de tous. Ce superbe chœur d’esclaves asservis peut, aussi, illustrer le mouvement de libération des gens du Nord contre les gens du Sud. L’hymne national « Fratelli d’Italia » est parfois chanté en sourdine lors de cérémonies officielles dans le Nord…au profit de Va pensiero ! Sans commentaires ! »

L’Italie en octobre 1870 : annexion du Latium après la prise de Rome
© musée de l’Armée

Les grands évènements de l’unité italienne
© musée de l’Armée

L’italie en 1848 à l’issue de la première guerre de l’indépendance italienne
© musée de l’Armée

Exposition
Napoléon III et l'Italie : naissance d'une nation 1848-1870
Jusqu'au 15 janvier 2012
Musée de l'Armée, Hôtel des Invalides
Hôtel national des Invalides
129 rue de Grenelle, 75007 PARIS

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