Décomposition ou effondrement de la démocratie ?

Le sociologue Jean-Pierre Le Goff parle de "barbarie douce"
Avec Damien Le Guay
journaliste

Jean-Pierre Le Goff est sociologue et fondateur du club « politique autrement ». Damien Le Guay le reçoit pour la publication de son dernier livre (La gauche à l’épreuve 1968-2011 où il analyse ce processus de décomposition que nous connaissons depuis les années 1970. Décomposition sociale, politique, idéologique qui touche la politique, mais pourtant cette même politique ne fait que refléter des évolutions sociales profondes – qui sont celles d’un « nihilisme passif », d’un « être du vide ».

Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : pag985
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Face à cette décomposition, certains, par paresse, s’en prennent « au grand capital », à « la dictature du marché », à la « manipulation par les médias ». Jean-Pierre Le Goff dans la lignée de Tocqueville et dans celle de son maître à l'université de Caen, Claude Lefort, regarde l’implosion de la démocratie, cet effondrement interne à nos sociétés. Il dépend des Nations, dit Tocqueville en 1840 « que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. » Pour lui, il faut regarder, l’état de la démocratie post-totalitaire qui est un « processus de déshumanisation et de désagrégation qui constitue le point aveugle des sociétés démocratiques européennes aux prises avec leurs héritages culturels et politiques. » D’où, cette idée d’une « barbarie douce ».

Comment comprendre cette « barbarie douce » ? La question est posée ici à Jean-Pierre Le Goff. Partons d’une citation de lui. Cette barbarie douce est un « processus de déshumanisation qui n’entraîne pas la destruction visible de la société et des individus mais il s’attaque à ce qui donne sens à la vie des hommes en société, il déstructure le langage et les significations, l’héritage culturel transmis entre générations, dissout les repères symboliques structurant la vie collective. Il rend le monde et la société dans lesquels nous vivons insignifiants et vains. » Nous lui demandons si cette « barbarie » n’est pas inhérente à la démocratie.

Puis, avec notre invité, sont analysées les différentes étapes de cette décomposition de la gauche : mai 1968 (mouvement dans lequel il s'était fortement engagé) et « le tournant de 1984 ». Mai 1968 donnera lieu à son « héritage impossible ». Et le tournant du libéralisme donne naissance à « la langue caoutchouc » - où tout est dans tout et inversement pour mieux accepter un changement sans le reconnaître.

Nous nous demanderons, in fine, pourquoi nous aurions à sortir d’un individualisme douillet, sans contraintes, pour retrouver le sens de l’ordre des choses et la cohérence des idées sans oublier l’impératif besoin de transmission ? Tout bute, nous dit Jean-Pierre Le Goff, du sens du tragique, du « prix à payer », des conséquences dans la psychologie humaine de ces déstructurations successives.
Jean-Pierre Le Goff en appelle à « un retour du politique… avant qu’il ne soit trop tard».

Damien Le Guay

© Bruno Klein

Biographie

Jean-Pierre Le Goff né en 1949, philosophe de formation, est sociologue – rattaché au CNRS.

Il préside le club "Politique Autrement" qui explore les conditions d'un renouveau de la démocratie dans les sociétés développées.
Jean-Pierre Le Goff a fait des études de philosophie et de sociologie à Caen. Il fait partie de cette génération contestataire de Mai 68. À Caen, il rencontre Alain Caillé, alors jeune maître assistant, et surtout Marcel Gauchet et Paul Yonnet (qui vient de mourir) avec lesquels il constitue un petit cercle d'étudiants critiques marqué à la fois par l'anarcho-situationnisme et l'enseignement de Claude Lefort. Il participe au mouvement étudiant de Caen qui au lendemain de mai 68, connaît une flambée de grèves et de manifestations, puis rejoint un groupe maoïste avant d'abandonner ses études et de partir dans la région Nord-Pas-de-Calais. Dans son livre La gauche à l'épreuve (1968-2011), il écrit : «Pour ceux qui, comme moi, se sont engagés sans demi-mesure dans l'activisme groupusculaire de l'extrême gauche après mai 68, la fin des illusions et la critique du totalitarisme ont constitué une sérieuse leçon de réalisme et d'humilité. À l'époque, la lecture des ouvrages de Claude Lefort, qui avait été l'un de mes professeurs à l'université, m'a beaucoup aidé : elle m'a amené à m'interroger sur les raisons d'un aveuglement, sur les mécanismes idéologiques et les modes de fonctionnement auxquels j'ai moi-même participé ; elle m'a mis en garde contre ceux qui prétendent faire advenir "le meilleur des mondes" en étant persuadés d'en détenir les clés.» (extrait de l'article sur Wikipedia)

Il commence sa carrière dans le Nord-Pas-de-Calais comme formateur d’adultes en reconversion, puis, de retour à Paris, comme formateur de jeunes dans la banlieue nord. Intégré au CNAM de Paris (Conservatoire National des Arts et Métiers) en 1984, il a mené un travail d’enquêtes et d’études sur les évolutions du travail dans le secteur du bâtiment et de l’industrie, sur l'insertion des jeunes dans le bâtiment, les formations aux nouvelles technologies dans l'industrie, les évolutions du métier d’ingénieur et du management.

Habilité à diriger des recherches en sociologie et qualifié au poste de professeur des universités, il est entré au CNRS en 2002. Thèmes principaux de recherche : modernisation et management ; étude des nouveaux mouvements sociaux ; évolution des idées et des mœurs dans les sociétés démocratiques. Il est notamment l'auteur d'ouvrages célèbres sur la modernisation des organisations, le management, mais aussi sur les transformations culturelles et politiques qui traversent nos sociétés, tout particulièrement Mai 68 et ses effets sociétaux. Il a également écrit de nombreux articles dans la revue Le Débat.
Son interprétation des phénomènes sociaux s'attache à mettre en lumière les idées, les croyances, les représentations qui imprègnent plus ou moins consciemment la société et les acteurs sociaux et politiques. Dans ses écrits, les évolutions culturelles ne sont pas considérées comme une "superstructure" des réalités économiques et sociales, mais prises en compte dans leur consistance et leur signification propres. Il se démarque tout autant d'une sociologie réduite à l'expertise et à l'audit qui réduit les contenus de signification à des paramètres à prendre en considération afin de corriger les dysfonctionnements ou d'optimiser les performances des différents domaines d'activité, que d'un type de "sociologie critique" qui réduit les évolutions à des phénomènes de domination, d'inégalité ou de discrimination dont le fondement est peu ou prou ramené à une dimension économique. En dehors de ces deux grands courants, il privilégie l'étude de l'arrière fond culturel des sociétés composé d'idées, de représentation, de valeurs, d'affects qui déterminent un certain "air du temps". Ce dernier ne se réduit pas pour lui à des "modes", mais il est significatif de mutations plus structurelles, plus ou moins visibles et conscientes, qui s'opèrent dans la société. Sa démarche implique une conception de la sociologie ouverte à l'anthropologie et à l'interrogation philosophique dans l'interprétation des phénomènes sociaux.

Ouvrages

-* Le Mythe de l’entreprise : Critique de l’idéologie managériale, La Découverte, Paris, 1992 réédité en 1995
-* Les Illusions du management – Pour le retour du bon sens, La Découverte, Paris, 1996 réédité en 2000,
-* Le Tournant de décembre, avec Alain Caillé, La Découverte, Paris, 1996
-* Mai 68 : l’héritage impossible, La Découverte, Paris, 1998 réédité en 2002 et 2006,
-* La Barbarie douce, La Découverte, Paris, 1999 réédité en 2003, La Démocratie post-totalitaire, La Découverte, Paris, 2002 réédité en 2003, La France morcelée, Gallimard, Paris, 2008, ISBN 978-2-07-034975-3
-* La Gauche à l'épreuve :1968-2001, Perrin, Paris, 2011

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