Terrorisme islamiste et attentat-suicide

Avec Jenny Raflik-Grenouilleau, Professeure d’histoire des relations internationales contemporaines à l’université de Nantes

« Nous aimons la mort comme vous aimez la vie ». Cette phrase devenue centrale dans la rhétorique djihadiste a été prononcée pour la première fois par Oussama Ben Laden en 1997 dans une interview donnée à CNN.

Élément-clé de la rhétorique terroriste actuelle, elle contribue à établir un lien entre terrorisme, attentat suicide et religion. L’acte terroriste serait commis au nom de Dieu, pour plaire à Dieu, ouvrir au martyre et à une forme de salut. Mais l’attentat-suicide peut-il être réduit à cette dimension religieuse ?

Que recherchent ceux qui opèrent selon ce mode opératoire ? Quel salut espèrent-ils en mourant pour tuer ? Il existe, dans le temps et l’espace, deux modèles de l’attentat-suicide. Le premier concerne le chiisme. Le martyre est au cœur du chiisme et c’est dans le sillage de la révolution iranienne de 1979, qu’émergent de nouvelles formes sacrificielles de combat. Le premier attentat-suicide commis par des groupes chiites vise l’ambassade d’Irak à Beyrouth en 1981 ; dès 1983, le Hezbollah libanais engage une série d’attentats-suicides contre les présences française et américaine au Liban.

Ce sont les sunnites, chez qui le martyre n’occupe initialement pas la même place, qui vont œuvrer à la globalisation progressive de l’attentat-suicide et inventer une tradition en faisant évoluer la notion de djihad. Sous la plume de différents théologiens radicaux, le djihad cesse d’être un service militaire pour la défense de l’Islam et devient une école de formation religieuse et militante.

De cette transformation du djihad découle une conception nouvelle de l’attentat-suicide. Aujourd’hui, à leur arrivée sur le territoire du Califat, les partisans de Daech remplissent un formulaire dans lequel ils mentionnent s’ils acceptent de mourir en martyr. La mort est donc d’emblée associée à l’adhésion à l’État islamique. Ces nouveaux venus n’ont pas à s’occuper de théologie ou faire état de culture religieuse. Parmi les arguments expliquant leur engagement ressortent : l’idée de venger les atteintes à l’Oumma et les souffrances endurées par la communauté, la recherche du statut de héros, et le moyen d’assurer son salut et celui de ses proches, la mort effaçant tous les péchés – ce qui permet dès lors de vivre certains manquements. La plupart appartiennent aux classes moyennes et possèdent un emploi. Il ne s’agit donc pas d’une désespérance due à la pauvreté. La plupart recherche un salut social, qui renvoie à la culture jeune du super-héros et à un imaginaire occidental bien plus qu’islamique. Les références et les techniques utilisées dans les vidéos de l’État islamique sont celles des clips, des jeux vidéo voire de la téléréalité.

Ces articulations, parfois dissonantes entre le religieux et le profane, l’individuel et le collectif sont un des facteurs de l’affirmation et de la mondialisation progressive de l’attentat-suicide comme mode opératoire du terrorisme islamiste.

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