« Seul un dieu peut encore nous sauver » : Heidegger, Hölderlin

Par Christian Sommer, directeur de recherche au CNRS aux Archives Husserl de Paris
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« Seul un dieu peut encore nous sauver » : cette sentence figure dans un entretien accordé en 1966 par Martin Heidegger à l’hebdomadaire Der Spiegel. Cet entretien sera publié après sa mort, en 1976. Pour comprendre ce « dieu » qui est censé pouvoir sauver ce qu’il y aurait à sauver, il faut le rapprocher des vers du poème de Hölderlin Patmos : « Il est proche / Et difficile à saisir, le dieu. / Mais là où est le danger/ Croît aussi ce qui sauve », Hölderlin étant, pour Heidegger, « le poète qui attend le dieu ».

Heidegger pose d’abord un diagnostic : notre époque est soumise au règne nihiliste de la technique dont le mode opératoire est le Gestell, c’est-à-dire le « dispositif » (ou « dispositif computationnel », encore traduit naguère par « arraisonnement »).

Dès les années 1930, Heidegger situe l’époque nihiliste de la technique sous le signe du motif nietzschéen de la « mort de Dieu » corrélée au motif hölderlinien de « la fuite des dieux anciens ». Or, l’annonce de la mort de Dieu est aussi la promesse d’une aube nouvelle. Il y a comme une exhortation à un geste de « re-divinisation », à un programme « théoi-poiétique » d’invention de dieux. Heidegger semble alors motivé par la contribution à créer la possibilité d’un espace-temps où l’homme puisse être requis et interpellé par cet ou ces autres dieux.

Il considère que la traversée des ténèbres de cette « nuit des dieux » pourrait conduire à un retour des dieux. C’est la raison pour laquelle il entend s’installer philosophiquement dans l’espace endeuillé où leur retour deviendrait possible. Ce programme théio-poiétique de préparation d’un retour des dieux ne saurait s’accomplir dans le cadre d’une religion traditionnelle, judéo-chrétienne, qui réduirait l’être à un étant voire à un objet.

Apparaît ainsi la possibilité espérée d’une « religion » qui serait déterminée par une autre approche de l’être. Heidegger ne propose pas exactement une nouvelle religion, il prétend donner une détermination nouvelle de l’« essence de la religion ». Quelles seraient les caractéristiques de ce nouveau dieu qui s’oppose à tous les autres, surtout au Dieu chrétien ? Le portrait-robot de ce dernier dieu, susceptible de nous sauver de l’époque de la technique planétarisée, pourrait se caractériser par son caractère antagoniste (ce serait l’anti-Christ), son caractère d’étrangeté, révolutionnaire (il ouvre la possibilité d’un autre espace-temps, inaccessible à l’ancienne métaphysique), ultime (il arrive avec la fin), et par sa temporalité instantanée et fugace.

 

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